Crise ouverte à la tête de l’armée algérienne

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Que se passe-t-il au sein de l’armée algérienne ? A l’approche de l’élection présidentielle, prévue le 17 avril, l’institution militaire, qui façonne la vie politique depuis l’indépendance du pays, est en proie à des luttes fratricides jetées, pour la première fois de son histoire, sur la place publique par journaux interposés. Depuis plusieurs jours, la bataille oppose l’état-major de l’armée, incarné par son chef, le général Ahmed Gaïd Salah, également vice-ministre de la défense, et le puissant Département du renseignement et de la sécurité (DRS, ex-Sécurité militaire), dirigé depuis 1990 par le général Mohamed Lamine Mediène, dit « Toufik ».

Accusations, mises à la retraite et règlements de comptes sont devenus quotidiens, nourrissant une inquiétude grandissante parmi la population médusée. Se précipitant, lundi 10 février, à la table d’un ancien officier bien connu installé dans un restaurant de Ben Aknoun, un quartier d’Alger, un homme traduisait le sentiment général par cette exclamation : « Je suis très angoissé ! »

C’est au point que le président Abdelaziz Bouteflika a fini par sortir de son silence, mardi soir, à l’occasion de ses condoléances présentées aux familles des victimes du crash aérien, ce même jour : « Nul n’est en droit, quelles que soient ses responsabilités, de s’en prendre à l’armée nationale populaire ni aux autres institutions constitutionnelles du pays. » « Nous sommes, certes, habitués à des dépassements émanant de certains milieux à l’approche de chaque échéance , mais cette fois-ci, l’acharnement a pris une ampleur que notre pays n’a jamais connue depuis l’indépendance », a ajouté M. Bouteflika.

LE DIRIGEANT DU FLN S’EN EST PRIS AU CHEF DU DRS

La première salve publique avait été lancée, le 3 février, par Amar Saadani, le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN). Dans un entretien au site électronique TSA (« Tout sur l’Algérie »), le plus haut responsable de l’ex-parti unique, autre pilier de la vie politique depuis l’indépendance, s’en est pris nommément à « Toufik », le général Mediène, dont on ne prononçait le nom qu’avec précaution, il y a peu encore, en accusant le DRS « d’interférence » dans tous les rouages des institutions algériennes.

« Dans mon pays, le wali , les chefs d’entreprise sont contrôlés par des colonels. Je ne comprends pas pourquoi les téléphones des responsables sont mis sur écoute, alors que seul le juge est en droit d’ordonner ça », a tonné M. Saadani, avant de lancer de lourdes accusations : « Ce Département a failli dans la sécurité du président Mohamed Boudiaf . Il n’a pas su protéger Abdelhak Benhamouda , ni les moines de Tibéhirine , ni les bases de pétrole dans le Sud, ni les employés des Nations unies en Algérie , ni le palais du gouvernement . » La charge est violente. « Toufik aurait dû démissionner après ces échecs », a ajouté le chef de file du FLN. Du jamais-vu.

La deuxième salve est intervenue quelques jours plus tard avec l’interpellation musclée du général Hassan, responsable de la lutte antiterroriste et du contre-espionnage au sein du DRS, déféré le 5 février devant le tribunal militaire de Blida et sur lequel semblent peser, là encore, de graves accusations. La mise à la retraite d’office de ce proche de « Toufik » n’est pas la première. En septembre 2013 déjà, d’importants mouvements avaient été engagés avec le démantèlement d’une partie des prérogatives du DRS (information, sécurité de l’armée, certains pouvoirs judiciaires) et le remplacement de plusieurs de ses responsables au profit de hauts cadres choisis par l’état-major. Et les cartes se brouillent.

VIF DÉBAT  SUR LA POSSIBLE CANDIDATURE DE M. BOUTEFLIKA

Considéré comme le numéro deux du DRS, Athmane Tartag, dit « Béchir », grand maître de la lutte contre les groupes armés islamistes durant la guerre civile des années 1990, qui avait repris du service en 2011, aurait rejoint Ahmed Gaïd Salah, le chef de l’état-major qu’un bon connaisseur décrit comme un militaire qui « ne connaît pas la marche arrière ».

Nommé vice-ministre de la défense en septembre 2013 (le rôle de chef des armées revient au chef de l’Etat), ce dernier est un proche du président Abdelaziz Bouteflika, au cœur d’un vif débat aujourd’hui sur sa possible candidature à l’élection présidentielle. Au pouvoir depuis quinze ans mais absent de la scène publique depuis ses ennuis de santé, le chef de l’Etat, victime d’un AVC en 2013, n’a pas encore fait savoir s’il comptait briguer un 4e mandat, mais ses partisans se font connaître tous les jours. Quelque 26 partis, à commencer par le FLN, ont pris position en ce sens. D’autres, comme le Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas), principale formation islamiste issue des Frères musulmans, ont d’ores et déjà appelé au boycottage du scrutin.

Le Front des forces socialistes (FFS) devrait suivre le même chemin. « Nous attendons de voir le développement de la situation mais lors de notre dernier conseil national, nous avons estimé que ce ne serait pas des élections libres et transparentes », déclare son secrétaire général, Ahmed Betatache.

« LA MISE À NU D’UN PROCESSUS DE DÉLITEMENT »

Les hostilités ouvertes entre l’état-major et le DRS, deux piliers majeurs de l’institution sécuritaire algérienne, semblent bien cependant dépasser le cadre de la présidentielle et la candidature éventuelle de M. Bouteflika contre laquelle au fond, personne, au sommet de l’Etat, n’a opposé de veto. « Tout le monde veut garder Bouteflika », assure un fin connaisseur de la scène politique. Mais le système d’arbitrage traditionnel ne fonctionne plus. L’équilibre interne originel au sein de l’armée est rompu.

L’occasion a été fournie par l’onde de choc provoquée par la sanglante prise d’otages sur le site gazier de Tigantourine, au sud-est, attaqué en janvier 2013 par un commando de 29 djihadistes. L’opération, organisée par Mokhtar Belmokhtar, ex-chef d’Al-Qaida au Maghreb islamique, qui s’était soldée par la mort de 40 employés du complexe, dont 39 expatriés de dix nationalités différentes, a été vécue comme un échec des services de renseignement.

Passé par la frontière libyenne voisine, le groupe armé avait pu s’introduire sur un des sites les plus stratégiques et sécurisés sans avoir été détecté. « Cette débâcle, cette humiliation internationale a libéré les mécontentements et Gaïd Salah en profite pour décapiter le DRS », analyse le politologue Mohammed Hachemaoui, enseignant à Paris. « Mais cela va au-delà, poursuit-il, on veut éliminer “Toufik”, faire une purge, pour s’emparer du pouvoir dans l’après-Bouteflika. Cela montre aussi l’usure d’un système : cet affrontement est la mise à nu d’un processus de délitement. »

LE DRS EST DEVENU UN ÉTAT DANS L’ÉTAT REDOUTÉ

Une usure synonyme sans doute également de fin de règne, en présence d’acteurs issus d’une même génération : Gaïd Salah est âgé de 74 ans, « Toufik », né en 1939, est aussi l’un des derniers « janviéristes » (hauts cadres de l’armée à l’origine de l’arrêt du processus électoral de 1991) à occuper un poste officiel.

Créé en 1990 pour succéder à la Sécurité militaire née pendant la guerre d’indépendance, le Département du renseignement et de la sécurité avait peu à peu pris son autonomie jusqu’à devenir un Etat dans l’Etat redouté. C’est lui qui contrôlait jusqu’ici les nominations des militaires. Et c’est lui qui a lancé des opérations judiciaires retentissantes dans la lutte contre la corruption qui ont parfois concerné des proches de M. Bouteflika, comme Chakib Khelil, l’ancien ministre de l’énergie poursuivi en justice. Aujourd’hui, le balancier revient en sens inverse, et une partie de l’armée paraît vouloir reconquérir le terrain perdu.

Confrontés à cette guerre inédite des uniformes qui se joue alors que de graves troubles ont éclaté à Gardhaïa, à 600 kilomètres au sud d’Alger, des responsables algériens prennent position. Trois personnalités, Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre des affaires étrangères, Rachid Benyelles, général à la retraite et ancien ministre, et Ali Yahia Abdenour, président d’honneur de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, ont rendu public un texte, lundi, dans lequel ils jugent « irresponsables » les propos publics de M. Saadani et en appellent à « toutes les forces du pays à exprimer leur refus » d’un 4e mandat de M. Bouteflika, « par tous les moyens pacifiques ».

Le Monde: http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/02/12/crise-ouverte-a-la-tete-de-l-armee-algerienne_4364923_3212.html

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